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Film
Fatherland

Fatherland

Une oasis carrée en noir et blanc au milieu des tendances cinématographiques actuelles, pour renouer avec le cinéma.

« Tu connais l’histoire de Thomas Mann ? J’imagine que ça fait quelque chose de différent si tu n’es pas allemand. »

C’est ce qu’a déclaré une critique de cinéma allemande chevronnée quelques heures après que nous ayons tous deux vu Fatherland au Festival de Cannes, alors que le dernier film de Paweł Pawlikowski figurait parmi les titres les plus demandés en avant-première et était l’un des favoris pour remporter la Palme d’Or. Il s’agit d’une œuvre biographique et profondément ancrée dans la culture, et je partageais son point de vue ; néanmoins, je recommande ce film à tous les amateurs de bon cinéma, quelle que soit leur nationalité.

Thomas Mann était "la plus haute autorité des lettres allemandes", comme le précise le film, et cette nouvelle sur son retour au pays vers 1949 examine tant la figure philosophique et politique que l'homme de famille. Au fur et à mesure que ces deux facettes se dévoilent, Hanns Zischler se distingue dans le rôle principal. Son visage, à la fois acerbe, blasé, inattendu et prémonitoire, sert de vecteur à l’auteur. Son âme, distante, complexe et blessée, traduit le père. Tous deux semblent glacés.

Dès les premières scènes, le film établit un contraste saisissant : le Klaus Mann incarné par August Diehl nous accueille avec un monologue téléphonique mémorable, riche en esprit et en réflexions chaleureuses, avant de laisser immédiatement la place à son père et à sa sœur, qui occupent le devant de la scène jusqu’à la fin. Ce choix de mise en scène, probablement ingénieux de la part de Pawlikowski, amène le public à ressentir l’absence de Klaus tout au long du film ; le procédé fonctionne, mais déconcerte également un peu.

Toutefois, selon moi, Sandra Hüller, dans le rôle d’Erika Mann – la fille de Thomas –, porte l’essentiel du film sur ses épaules : elle incarne à la fois la bras droit de l’écrivain et le déclencheur émotionnel, en tant que représentante de ce qui subsiste de l’âme familiale.

Sans dévoiler l’intrigue familiale, déjà bien documentée, ni les événements précis survenus lors de la visite de Thomas Mann dans cette Allemagne d’après-guerre conflictuelle et tendue, disons simplement que le film propose une expérience immersive et traditionnelle, comme si l’on observait l’histoire se construire à travers une petite fenêtre.

Le choix délibéré du noir et blanc, d’un format 4:3 et de nombreux plans larges fixes (le mouvement étant commodément réservé aux véhicules) permet à Pawlikowski de cadrer les acteurs différemment et à contre-courant des tendances actuelles, et certains de ses plans, comme celui où la voiture serpente entre les arbres, reste gravé dans la rétine, tout comme une vieille photographie de famille accrochée au mur. Entre hommage et narration élégante, sa mise en scène visuelle magistrale met en valeur le jeu des acteurs et laissera sans aucun doute une empreinte.

Mais « les mots ne sont-ils que de la musique de fond ? » Non, ils ne le sont pas. Bien que Mann revienne sur sa terre avec certaines de ses anciennes convictions brisées (dont certaines datent de la Grande Guerre), il y a matière à réflexion et à comprendre pourquoi le concept de l’écrivain, celui de la "Fatherland" du titre, était en avance sur son temps et n’a pu voir le jour qu’après avoir traversé différentes guerres, différents camps, différentes positions, différentes époques et l’exil. Il s’agit après tout d’une coproduction entre la Pologne, l’Allemagne, la France et l’Italie, et le film parvient à rendre compte des différentes tensions à l’intérieur et à l’extérieur des frontières allemandes, notamment la manipulation politique, la pression sur les intellectuels, la nostalgie nazie et les camps opposés de la guerre froide naissante entre l’Est et l’Ouest.

Les rares touches d’humour personnel, vrais clins d’œil à la manière dont les Mann auraient pu se comporter à leur époque, apportent un contrepoint subtil. S’y ajoutent les inévitables références au romantisme avec lequel les Allemands ont historiquement abordé la mort. L’œuvre n’est toutefois pas un traité philosophique dense : c’est une histoire directe, sérieuse et bien rythmée, qui demeure profondément humaine jusqu’à la capitulation finale.

À la sortie de la salle, après seulement 80 minutes de projection, le spectateur a l’impression que rien de majeur ne s’est produit, tout en ayant eu l’impression d’être transporté dans une autre époque et un autre langage visuel, afin de mieux appréhender l’ensemble du propos. Même sans connaître les multiples facettes de l’histoire de Thomas Mann, " Fatherland

"

permet de s’en sentir proche en tant qu’observateur, grâce à un magnifique film classique.

"On ne devrait pas tout laisser tomber et aller à Cannes ?"

08 Gamereactor France
8 / 10